fbpx

Discours de l’intervenant, M. Alain CHAINEL

« Bonsoir à toutes et à tous,

J’ai le plaisir d’introduire cette soirée de débats consacrés à la politique du logement à Toulouse. Je m’appelle Alain Chainel, et je suis un citoyen engagé dans la vie associative des quartiers nord de Toulouse, autour des Izards ainsi que de Borderouge. Je suis également un militant de l’AFOC, une association de consommateurs. A ce titre, j’ai eu l’occasion de siéger pendant de nombreuses années au Conseil d’Administration de plusieurs bailleurs sociaux, dont Toulouse Métropole Habitat, en tant que représentant élu des locataires.

Je souhaite vous apporter un témoignage quant à la situation du logement, et singulièrement du logement social dans notre ville.

La première chose que vous devez savoir, c’est qu’à de rares exceptions près, les bailleurs sociaux ne construisent plus directement de logements. Ils achètent désormais des appartements à la découpe, dans des résidences privées, directement auprès des promoteurs immobiliers. Officiellement, ce choix traduit une volonté de mieux répondre aux exigences de mixité sociale. En réalité il s’agit plutôt d’un moyen de limiter les coûts de structure des bailleurs. Le problème, c’est que ces appartements sont plus chers que s’ils étaient construits directement par les bailleurs. En cascade, les loyers qui y sont pratiqués sont plus chers qu’auparavant, et les charges réclamées aux locataires sont également plus élevées que dans les résidences plus anciennes. Aujourd’hui, il y a donc un logement social à deux vitesses.Les résidences anciennes, aux loyers très modérés, et les résidences modernes, aux loyers s’approchant dangereusement des tarifs pratiqués dans le privé.

Il y a une double conséquence à cette situation. D’une part, on assiste à une sélection par l’argent pour accéder aux plus beaux logements sociaux des résidences neuves. Un comble pour le logement social! Et d’autre part, de nombreuses personnes qui souhaiteraient quitter des logements sociaux anciens et peu chers, désormais inadaptés à leur situation personnelle, n’ont d’autre choix que de conserver leurs appartementsface aux prix désormais pratiqués par les bailleurs sociaux. Je peux par exemple vous parler d’une dame âgée, qui vit seule dans un T5 aux Izards, au sein d’une résidence ancienne gérée par Toulouse Métropole Habitat. Cette personne aurait souhaité bénéficier d’une « mutation » afin d’intégrer un logement plus petit, mais dans une résidence neuve. Pour le même loyer mensuel, on lui propose péniblement un T2bis à Borderouge, ce qui est évidemment trop petit pour une personne susceptible d’accueillir ponctuellement amis et famille. A contrario, des familles entières sont obligées de s’entasser dans des petits appartements anciens, faute de pouvoir accéder à des logements adaptés à leurs besoins, trop chers.

Le second problème que nous rencontrons régulièrement dans les quartiers Nord, c’est celui de la typologie des appartements récents. Il y a évidemment des besoins très divers dans le logement social, qui vont du studio au T5 voir au T6 selon les compositions familiales. Or, on ne bâtit plus de grands appartements. Ainsi, les familles ayant beaucoup d’enfants et vous souhaitant accéder au logement social sont « condamnées » à vivre dans des ensembles anciens, comme on en connaît au grand Mirail. Lorsque l’on parle de mixité sociale, on ne devrait pas simplement parler de revenus, mais également de composition familiale.

Le troisième sujet que je veux soumettre à votre réflexion concerne les « politiques de peuplement » pratiquées par les bailleurs sociaux. Une politique de peuplement, c’est un ensemble de critères censés garantir la mixité sociale dans chaque résidence. Il se trouve que certains bailleurs, parfois mal inspirés, élargissent les critères au-delà de ce qu’autorise la loi. Ces pratiques ne sont pas monnaie courante, mais elles existent, et peuvent aboutir à des formes de discriminations ethniques ou religieuses totalement inacceptables.

Enfin, et pour ne pas être trop long, je veux vous dire quelques mots d’une fausse bonne idée, celle de la construction d’immeubles privés au cœur de nos quartiers populaires. On voit fleurir ces dernières années des bâtiments neufs au sein des quartiers dits « politique de la ville », floqués Bouygues, Vinci ou encore Kauffman. Ces immeubles sont vendus à des investisseurs, qui ne connaissent généralement pas Toulouse. Mais les locataires potentiels connaissent Toulouse, eux. Conséquence, les immeubles restent vides ou finissent squattés. Pour éviter le pire, on demande alors généralement aux bailleurs de racheter purement et simplement ces immeubles, afin de les intégrer à leur parc de logements sociaux. Je veux ainsi vous dire que les difficultés que rencontrent les habitants des HLM sont avant tout d’ordre sociales : éducation et emploi jouent un rôle majeur dans l’intégration, ou le décrochage de ceux-ci de nos concitoyens.

Il ne faut pas importer des travailleurs dans les quartiers, calefeutrés au sein d’immeubles neufs conçus comme des blockhaus, mais bien faciliter l’accès au travail des habitants des quartiers !

Ces sujets que j’ai eu l’occasion d’aborder en tant qu’administrateurs de bailleurs sociaux, je vous les libre afin qu’ils alimentent vos analyses et vos réflexions. Je vous souhaite à toutes et tous d’excellents débats sur la politique du logement qui a bien besoin d’être bousculée à Toulouse. Merci ! »

 

Discours de Romain CUJIVES

« Toulousaines, Toulousains, chers amis,

C’est un plaisir de vous retrouver nombreux ce soir, à l’occasion de notre réunion consacrée à la politique du logement. Merci à notre intervenant Alain Chainelpour son propos introductif, et son action au service des habitants des quartiers Nord de notre ville. Ce témoignage est précieux, puisqu’il met en lumière des situations sociales délicates, dans lesquelles la question de l’accès au logement social, puis du parcours locatif au sein du parc de logements sociaux est cruciale. On voit aussi que le logement, mais également de l’éducation ou encore de l’emploi s’entremêlent. Si la situation qu’il dépeint est alarmante, je veux aussi voir de l’espoir dans l’action portée par les associations dans nos quartiers, et jusque dans les conseils d’administration des bailleurs sociaux.

C’est donc la question du logement qui nous réunit aujourd’hui. Ou peut-être devrais-je dire les questions liées au logement, tant le sujet recouvre un large spectre de politiques publiques.

Je veux d’abord rappeler à chacun que l’accès au logement constitue l’un des droits fondamentaux inscrits dans la déclaration universelle des droits de l’homme. Un logement, c’est tout à la fois une protection face aux dangers de l’extérieur, un lieu de repos et un espace de construction personnelle et familiale. C’est dire le rôle que le logement joue dans nos vies.

Toulouse aujourd’hui

Le logement, faisons-en le constat ensemble, est devenu un marqueur social.  C’est ainsi que  nous assistons  désormais  à une  accélération  du creusement  des  inégalités en  matière  de  logement,  donnant un caractère encore plus indigne à la situation de ceux qui n’ont rien. Je ne veux pas que Toulouse prenne acte de cette situation. Avec les membre du collectif qui m’accompagne depuis désormais un an, nous avons bâti un diagnostic de la situation critique que connaît Toulouse en matière de logement : rythme de construction insuffisant au regard de la dynamique démographique, prix des logements trop élevés, insalubrité des logements anciens. La traduction concrète de ce contexte, ce sont des familles forcées de vivre dans des très petites surfaces ou de quitter Toulouse pour sa périphérie, des  étudiants  obligés de  travailler  pour payer  des  studios hors  de  prix, des classes moyennes victimes de la spéculation immobilière, et des classes populaires qui sont petit à petit exclues de nos faubourgs dont la gentrification n’est plus à démontrer.  Et ce,  sans  parler du  nombre  de sans  domicile  fixe en  perpétuelle  augmentation, 5 000 recensés récemment dans notre ville.

Parce qu’il m’est insupportable de vivre dans une ville qui accepte d’exclure les plus fragiles, je veux que nous recherchions ensemble les moyens d’offrir à chacun une solution digne, susceptible de l’inscrire dans un parcours de logement durable. Il n’est pas tolérable que la 4eme ville de France, une ville riche – félicitons-nous en – soit aussi une ville dans laquelle on soit obligé de vivre dans la rue. Les campements de fortune se transforment en véritables bidonvilles, avec les conséquences sanitaires terribles pour les habitants de ces camps, comme pour les riverains voisins. Allez sur l’île du Ramier, allez le long du canal latéral, allez à Malepère, et constatez par vous-même la brutalité de ce spectacle. Je ne m’y résoudrai jamais.

Je n’accepte pas davantage que le bâti ancien de notre ville se détériore. Les récents évènements que nous avons connus rue Bayard en témoignent, le bâti insalubre ne régresse pas à Toulouse. Pire, loin de se limiter à quelques « poches » qui seraient faciles à identifier, la dégradation du bâti se développe désormais jusque dans des copropriétés relativement récentes, mais en mal d’entretien. En résulte une précarité énergétique que les locataires doivent affronter seuls, et des conditions sanitaires qui se détériorent jusqu’à, parfois, mettre la vie des occupants en danger.

Chers amis, vous allez dire que je force le trait, en ne parlant que de nos concitoyens les plus fragiles. Si seulement, mais la situation du logement n’est guère plus reluisante pour les classes moyennes.

Je veux vous le dire, l’attractivité de Toulouse est une chance. Notre dynamisme économique, mais aussi universitaire se traduit par une croissance démographique importante, qui offre chaque jour de nouvelles opportunités aux toulousains. Je ne veux donc pas opposer les historiques aux nouveaux habitants de notre ville. Ce sont aux responsables politiques de faire face. Et force est de constater que les décideurs actuels sont dépassés. Incapables de répondre, par un travail d’anticipation et de planification, aux besoins de logements toujours croissants, ils ont confié les clés du camion aux promoteurs immobiliers. Et ces derniers n’ont qu’un objectif, rentabiliser au maximum la moindre parcelle de terrain, construire vite des « produits de placement » répondant aux attentes des investisseurs. Dès lors, tout le monde l’a compris, le développement urbain de notre territoire se fait sans pilote à bord. Il suffit de voir les immeubles qui poussent dans des secteurs mal desservis par les transports pour en prendre conscience, ils bâtissent une ville moche, avec une frénésie étourdissante. A Toulouse on construit certes beaucoup, mais on construit mal, cher, et les logements livrés ne répondent que très partiellement aux besoins des toulousains. Rendez-vous compte, les 2/3 des logements neufs à Toulouse sont acquis par des investisseurs immobilier, généralement au travers de dispositifs de défiscalisation. Ces investisseurs, qui restent généralement propriétaires une dizaine d’années, ne sont pas regardants sur la qualité des constructions.

 

Propositions :

Chers amis, je connais la rengaine des fatalistes, de ceux qui ne croient plus en la capacité de la politique à changer les choses. Je ne m’y résous pas, et ne m’y résoudrai jamais. Je crois en la puissance du volontarisme politique, en l’action coordonnée des acteurs associatifs et de la puissance publique pour transformer le quotidien de nos concitoyens.

Sur l’accompagnement vers le logement des plus précaires justement, je plaide pour une complémentarité renforcée entre les services municipaux, les services de l’Etat et les associations impliquées dans l’hébergement d’urgence, et plus globalement les parcours d’insertion. Le maillon faible aujourd’hui, c’est l’Etat. Il faudra avoir un dialogue ferme et exigeant avec le ministère du logement afin qu’il déploie enfin les moyens permettant de mettre à l’abri ceux qui dorment dans la rue. Il faut mobiliser des travailleurs sociaux, et je propose que la mairie de Toulouse prenne sa part, mais il faut aussi – et surtout – identifier des bâtiments susceptibles de les accueillir.

Je propose que la ville augmente le nombre de logements passerelles, ces hébergements qui permettent de gérer la transition entre une situation précaire et l’accès pérenne à un logement classique. Je souhaite également que nous puissions expérimenter la mobilisation de bâtiments vides. Nous connaissons tous ces immeubles de bureaux en manque d’entreprises, ces hôtels particuliers laissés vides, ces locaux parfois chauffés et éclairés, qui demeurent désespérément inoccupés. La loi nous autorise à procéder à la réquisition des bâtiments inoccupés depuis au moins 18 mois, il faut nous saisir de cette opportunité pour faire face à l’urgence.

Je veux également vous parler du logement social. A Toulouse, nous avons un peu plus de 20% de logements sociaux, ce qui est tout à fait honorable au regard des objectifs que fixe la loi. Celle-ci a récemment évolué, fixant désormais l’objectif à 25% de logements sociaux par commune. Il y a donc un effort de construction supplémentaire à accompagner, d’autant plus que 30 000 dossiers sont aujourd’hui en souffrance. Toutefois, et Alainme l’a confié plus d’une fois, nous avons un problème de concentration des logements sociaux dans certains secteurs de Toulouse. Il y a les quartiers populaires « historiques », ceux que l’on appelle désormais quartiers « politique de la ville ». Ce qui est une manière élégante de dire que l’on essaie de réparer les erreurs du passé. Et il y a les nouveaux quartiers, les ZAC comme on dit dans le jargon, dans lesquels on construit jusqu’à 40% de logements sociaux. Le risque est d’organiser une forme nouvelle, peut-être moins visible, mais bien réelle de ségrégation. Je propose que le pourcentage de logements sociaux soit analysé à une échelle bien plus fine, celle du quartier. La réussite d’une politique de mixité sociale se mesure à l’échelle d’une cours d’école, pas d’une commune de 470 000 habitants.

La réalité du logement social, ce sont aussi les « politiques de peuplement » pratiquées par les bailleurs sociaux pour organiser la mixité au sein même de leurs résidences. Je le dis sans détour, il n’est pas tolérable que l’on continue, chez certains bailleurs, à utiliser des critères ethniques ou religieux, en contradiction totale avec la loi. Je souhaite que l’ensemble des bailleurs présents sur le territoire toulousain appliquent des règles transparentes, mises au point avec des universitaires, des représentants élus des locataires, des associations impliquées sur le mal logement, et de représentants des collectivités territoriales. 

La question du logement est intimement liée au pouvoir d’achat. Un loyer trop élevé, ce sont des foyers qui quittent notre ville pour s’éloigner, ou qui décident de s’entasser dans des petites surfaces au détriment de leur qualité de vie. Il n’aura échappé à personne ici que les loyers augmentaient, et qu’ils augmentaient plus vite que l’inflation. Il existe une solution, l’encadrement des loyers. Je souhaite que la ville de Toulouse mette en place ce dispositif, après un travail d’évaluation du juste prix des loyers. Ce sera également un outil de modération des prix de vente, qui permettra de lutter efficacement contre la spéculation immobilière.

Je ne veux pas passer sous silence la question de l’accès au logement privé. Il y a évidemment la question du loyer, nous venons de l’évoquer. Mais qui n’a pas entendu des amis nous confier que leur « dossier » n’était pas assez solide pour rassurer telle agence immobilière dans le cadre d’une location, ou que tel propriétaire exigeait les fiches de paie des parents de trentenaires avant d’accepter de signer un bail ? Pour les jeunes qui signent leurs premiers contrats de travail, pour les indépendants, pour les intermittents, pour tous ceux qui enchainent les petits boulots pour s’en sortir et qui sont aujourd’hui en grande difficulté pour accéder au logement, je souhaite que la mairie de Toulouse crée une caution solidaire universelle. Finis les dossiers toujours plus complexes, les critères toujours plus stricts. C’est la mairie qui se portera garante des toulousains, et qui se chargera de recouvrer les éventuels impayés de loyers. Je le conçois comme un outil susceptible de favoriser l’égalité entre tous les toulousains.

Plus globalement, je suis convaincu que la ville de Toulouse doit jouer un rôle majeur dans la construction d’une plus grande diversité de logements : logement individuel, logement collectif, logement étudiant, logement public, privé, habitat participatif, logement intergénérationnel… les formes d’habitat envisageables sont multiples, et doivent permettre à chaque toulousain de s’inscrire dans un parcours de logement répondant à ses attentes. Mais il ne faut évidemment pas tout attendre des promoteurs immobiliers, qui répondent à un marché de l’immobilier aujourd’hui très orienté vers les investisseurs. Si nous voulons les voir adapter leurs produits, il nous faudra mobiliser des outils de planification et de régulation de l’urbanisme, tels que le PLUiH. Sur le logement étudiant, notoirement insuffisant à Toulouse, nous devrons également faire preuve de volontarisme en mettant des fonciers à disposition du CROUS, près des lieux d’enseignement bien sûr, mais aussi des infrastructures de transports. Bref, nous devrons nous donner les moyens de nos ambitions.

Chers amis, je ne veux pas monopoliser la parole trop longtemps, je ne détaillerai donc pas davantage les 14 propositions déjà formulées dans mon livre, un chemin pour Toulouse. Vous les trouverez toutefois sur chacune des tables, afin qu’elles alimentent la discussion que nous allons désormais engager, et que je souhaite fructueuse. Je n’ai évidemment pas la prétention d’avoir pensé à tout, alors n’hésitez pas : donnez-nous vos idées, celles que vous n’avez peut-être jamais eu l’occasion d’exprimer à des responsables politiques. Complétez notre analyse, corrigez nos imprécisions, bref, aidez-nous à bâtir un projet qui s’enrichisse de vos expériences et de vos connaissances. C’est à vous ! »

 

Le débat 

Les échanges entre Romain CUJIVES et les citoyens présents ont conduit à la formulation de 14 propositions citoyennes, qui ont été soumises au vote des personnes présentes.

La première proposition citoyenne consiste à faciliter le recours aux architectespour rendre accessibles le « beau » en matière de logement à tous les toulousains.

 

La deuxième proposition citoyenne consiste à la création d’une auberge de jeunesse à Toulouse.

 

La troisième proposition citoyenne consiste à penser la politique du logement de manière à rendre d’autres quartiers que le centre-ville attractifs.

 

La quatrième proposition citoyenne consiste à travailler sur la location-accession pour les habitants des logements sociaux, pour favoriser leur accès à la propriété.

La cinquième proposition citoyenne consiste à permettre à ceux qui ne peuvent pas se loger d’accéder à des locaux inoccupés,plutôt que de bâtir encore.

La sixième proposition citoyenne concerne les logements étudiants, et consiste à renforcer la présence de la municipalité au conseil d’administration du CROUS.